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"Au but"

de Thomas  BERNHARD

 

 

 


               EDITEUR                                                                 : l’ARCHE



          TRADUCTION                            : Claude PORCELL



          MISE EN SCÈNE                        : Michel DUCROS



        

      SCENOGRAPHIE                      : Denis CHARPIN

                                                         (fabrication : Atelier du Petit Chantier)


      LUMIERE                                   : Jocelyne RODRIGUEZ



          MUSIQUE                                  : Edgar VARESE : « Arcana »

                                                             BEETHOVEN : « Variations Wo080 »





                              La mère                           -         Marcelle BASSO


                              La fille                    -         Valérie HERNANDEZ


                              Un auteur dramatique       -         Frédéric DUFOUR

Création au Théâtre Vitez les 14 et 15 mai 2002, AIX EN PROVENCE. 

 

 

 

 

Thomas BERNHARD

 

 

         Né le 9 février 1931 à Heerlen aux Pays-Bas, T. BERNHARD est le fils d’un cultivateur autrichien et de la fille d’un écrivain allemand. Il fait ses études secondaires à Salzbourg et suit des cours de violon et de chant. A la fin de la guerre, il étudie la musicologie. Après la mort de son père, il fait des études commerciales tout en publiant ses premiers textes en 1950 dans un journal de Salzbourg. Après un séjour au sanatorium, il reprend ses études de musique et voyage à travers l’Europe, surtout en Italie et en Yougoslavie.

          Son premier recueil de poèmes paraît en 1957, suivi deux ans plus tard par un livret de ballet. Il écrit des pièces dont plusieurs sont jouées en France à partir de 1960. Son premier roman, Gel, paraît en 1965. Il a été traduit par les éditions Gallimard en 1967. Depuis, chacun de ses romans a augmenté son audience auprès du public français.

          T. BERNHARD a obtenu en 1970 le prix Georg Büchner, la plus importante récompense littéraire d’Allemagne Fédérale. Il avait auparavant obtenu en 1968 et 1969 les deux principaux prix littéraires décernés en Autriche.

          T. BERNHARD est mort le 12 février 1989 à Gmunden en Haute-Autriche*

 

 

Avant-propos

  

 

      Monter Thomas BERNHARD par les temps qui courent, c’est une stimulation de l’esprit, remettre en question ce que l’on a acquis une bonne fois pour toutes, n’avoir pas peur de l’exagération ou plutôt de la radicalité.

          « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil » disait Char, même si celle de T.B. est teintée d’ombres et de détours, elle est si éblouissante qu’elle nous engage à chercher la nôtre.

          En faisant exploser les qualificatifs critiques à son encontre, sa description de l’Autriche était prémonitoire : l’influence toujours énorme de la mentalité national-socialiste dans ce pays a conduit ses sympathisants au pouvoir.

          Monter une pièce de T.B., c’est aussi participer à la chaîne de ceux qui protestent et pensent que l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir est déjà une atteinte aux droits de l’homme et à la mémoire des morts de l’holocauste. 

 

  Réflexions de mise-en-scène

 

 

 

« Tout ce que l’on écrit est une insanité » dit le grand-père de Thomas BERNHARD*.   « Ainsi comment peut-il en venir à l’idée d’écrire des milliers de pages d’insanités. Il avait toujours des idées les plus incroyables mais il sentait que c’était ses idées qui le faisait échouer » disait-il encore de lui.

                              « Nous échouons tous » disait le grand-père.

                              « c’est aussi continuellement ma pensée majeure » reprend T. Bernhard.

 

Tous les textes de T.B. parlent de l’échec, mais s’il y en a bien un c’est Au but. Il met face à face la sensation d’échec d’un jeune auteur dramatique malgré son succès public récent et la certitude d’une vie d’échec pour une femme vieillissante.

          Pourtant tel Sysiphe nous avons la pulsion de vouloir poursuivre, d’aller au but...

          C’est du contact avec le malheur qui est la conséquence de l’impossibilité de vivre ou sa cause, que nous pouvons tirer la force de vivre. La mère dans la pièce cherche à revivre en allant à Katwijk au bord de la mer, mais en arrivant le froid, le souvenir de son mari haï et de son enfant mort envahissent tout. Est-ce l’une des raisons pour lesquelles elle fait venir à cet endroit un écrivain qu’elle connait à peine ? Cet auteur qui, avec sa pièce « sauve qui peut » dont on nous suggère des personnages glauques, lui déclare la nécessité de l’échec dans l’écriture (donc dans sa vie à elle).

 

« Naturellement je ne me doutais pas de ce que c’est d’échouer , ce qu’échouer signifie, peut signifier. Bien que moi-même j’ai déjà traversé un processus d’échec, constamment ; j’échouais même à l’école avec une incroyable conséquence. Mes efforts ne servaient à rien, mes tentatives toujours renouvelées de prendre mon élan pour m’améliorer étaient étouffées à leur naissance. Mes maîtres n’avaient pas de patience

et m’enfonçaient encore plus dans le marécage, là où ils auraient   dû me tirer. Ils me piétinaient toutes les fois qu’ils le pouvaient. Eux aussi se délectaient du qualificatif  «Etrichien** », ils me tourmentaient avec lui, me poursuivaient avec lui jour et nuit, je n’étais plus tranquille. Mes additions étaient fausses, mes divisions étaient fausses, bientôt je ne sus

plus où était le haut et où était le bas... Il ne se passait presque pas de jours sans que j’aie dû m’avancer pour recevoir quelques coups de la canne de jonc. Je savais pour quel motif mais j’ignorais comment j’en étais arrivé à les recevoir. Je ne tardais pas à être refoulé chez ceux qu’on appelle les plus mauvais, dans la bande des idiots qui croyaient que j’étais l’un d’entre eux. Pour moi il n’existait pas de possibilité d’échapper. Ceux qu’on appelle les garçons intelligents m’évitaient. Bientôt je vis que je n’appartenais ni au premier groupe ni à l’autre, que je n’avais de place dans aucun »*...

    

Même si nous touchons là à l ’éducation, donc au politique, je ne peux m’empêcher de mettre cette citation en parallèle avec une citation de SCHOPENHAUER dont on sait qu’il a considérablement inflencé la pensée de T.B. : « chacun est enfermé dans sa conscience comme dans sa peau et ne vit immédiatement qu’en elle, aussi il y a peu de recours à lui apporter du dehors »***. C’est quelque part l’accumulation des échecs qui crée peut-être la possibilité de changer de voie, partir dans la direction opposée, comme le dit l’écrivain dans la pièce. En tout cas, si l’on se réfère à la vie de T.B.,son éducation sous le nazisme et à la sortie de la guerre la maladie, tout ce qui aurait dû le conduire au gouffre l’a amené à la création. Il y a dans cette aventure le rôle du grand-père, une relation amie qui soutient ce retournement intérieur. Ce qui m’intéresse dans la dimension politique de T.B. c’est la singularité d’un mécanisme de révolte: et c’est précisément cette relation mystérieuse, à priori inutile, (l’influence du grand-père et de son amour pour T.B.) que la mère dans Au but cherche avec beaucoup de peur, de méfiance et de maladresse à établir avec l’écrivain.

          Cette recherche passe par la puissance de l’écriture « ruminante » de T.B. où la digestion est éternelle et où l’on revient sans cesse croit-on sur les mêmes choses. Le temps passif devient actif de par la répétition même des questions posées à l’écrivain, de la rumination sur son propre sort que cela produit, et la production du seul évènement de la pièce :

 

 La Mère, après s’être assise sur la chaise 

                    dit 

          « J’ai peur

          qu’il reste un peu plus que quelques jours »*


Dans cette relation quelle est la motivation de l’écrivain ? Qu’est-il venu faire dans cette galère, coincé entre la mère prolixe et la fille muette ?

Il est venu au bord de la mer avec des gens qu’il ne connaissait pas et s’il n’est pas encore désabusé, comme le vieux comédien Minetti dans une autre pièce de T.B., c’est que les questions de cette inconnue sont sa survie : le soliloque de l’artiste est impossible.  Parce qu’il est prêt à répondre à ces questions, en avoir besoin, et accepter d’y répondre alors que la veille même il se disait incapable de le faire.


Autre étrangeté : la fille complètement inféodée à sa mère, cette dernière vivant sa fille comme un prolongement de son propre corps, la mère apparait alors comme très cynique quand elle parle de :

Ces insupportables rôles muets

dans ces épouvantables camisoles *

 

Qui correspond à une mise en abîme de la fille mais aussi de tous les rôles muets de T. B.

 

Nous mettons tout sur le dos de celui qui se tait *

 

dit la mère. Nous avons à faire là à une double figure. Au premier chef, c’est celle de la soumission, or cette figure s’inverse puisque par son opacité, elle suggère aussi la révolte sourde, la révolte différée, la vengeance mythique, dans tous les cas une alternative au langage articulé, une ambivalence dans le choix des chemins à suivre et de toutes façons une figure de la jeunesse et en tout cas d’une certaine liberté de conscience, malgré l’asservissement réel. C’est en même temps le personnage qui est porteur de la seule action de la pièce qui est de faire les bagages dans la première partie et de les défaire dans la seconde. Cette action, à chaque instant, ramène au répétitif de la pièce qui veut que chaque année depuis quarante ans le voyage se refasse à Katwijk.

 

Ce personnage et cette action sont la figure de proue d’un temps cyclique qui semble commun à tous les personnages de T. B. La progression dramatique au sens classique n’existe pas laissant la possibilité que surgisse l’évènement de la fin cité plus haut.

 

Le trio boulevardier : cette situation triangulaire n’est mise en oeuvre uniquement que pour faire apparaitre que la mère se situe au sommet du triangle. On voit bien que la fille est amoureuse, qu’une relation avec l’écrivain serait une alternative à la relation totalisante de la mère mais que celle-ci l’interdit en transformant le monologue face à sa fille en dialogue avec l’écrivain par les questions qu’elle lui pose.

 

Tout le monde dit le prince ne fait plus que monologuer. Nous vivons à l’époque des monologues. L’art du monologue, est , il est vrai un art supérieur à l’art du dialogue. Mais quoique infiniment moins absurde que le dialogue, le monologue n’en est pas moins une absurdité*.

 

Même si leur conversation comporte des répétitions qui sont un peu le propre du monologue, l’arrivée de l’écrivain rompt de toutes façons le soliloque de la mère. Son arrivée est d’ailleurs comique car elle se fait comme un cheveu sur la soupe, c’est le premier évènement de cette pièce, et la conscience de cette absurdité renforce encore cet état de fait : il a un mal fou à s’asseoir.

 

La mère souhaiterait un rôle de l’art plus positif, un art de la consolation peut-être. « Le monde de l’art n’est pas le monde du pardon » disait CHAR et c’est mot pour mot ce que pourrait dire l’écrivain. Même s’il est coincé par l’image de l’artiste contestataire et négatif, il proclame :

 

Il faut que cela échoue**

 

C’est encore l’énoncé d’une volonté, voire d’une destinée ou du but de l’artiste, alors que lui-même ne sait plus rien à cause de son succés, mais la mère l’oblige à tenir ce discours. Nous nous retrouvons avec la formule suivante : la fille ne sait rien sauf qu’elle sait ne rien savoir, la mère voudrait savoir mais ne sait rien, l’écrivain ne sait plus rien. Jeu de miroir sur des visages à la recherche de... Kaléïdoscope des affects mais en même temps personne ne cherche quoi que se soit et tout le monde joue son rôle. Ce n’est tout à coup qu’une discussion dans un café viennois ou dans un intérieur bourgeois (la mère a de l’argent, elle est taraudée par l’idée que l’écrivain n’accepte l’invitation que pour se faire payer le billet de train pour Katwijk) ; nous sommes alors bien loin des questionnements esthétiques. L’ambivalence est le propre des personnages de T.B. mais il faut rajouter une idée fondatrice dans la vie de chacun : aller dans le sens opposé, et c’est bien alors par la révolte et le refus que les destins se forgent. C’est en allant dans le sens opposé aux belles études qu’on lui destinait que T.B. est allé dans la cave, chez l’épicier, dans un quartier miséreux d’après guerre, où il prendra froid et tombera très malade, mais il aura trouvé sa voie. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, T.B. ne nous dit pas que tout vaut tout dans un monde négatif, mais qu’il y a un paradoxe vital : on vit en s’approchant de la mort dans la mesure où c’est l’esprit qui a la pulsion de vie. Il faut avoir un jeu d’acteur qui ne s’annule pas, qui s’extrémise et se radicalise à certains moments, il y a un jeu de chaises musicales dans chaque personnage notamment la mère

 

C’est exagéré, tout est exagéré*

 

dit la mère de la pièce de l’écrivain « sauve qui peut »...

 

le mot moraliste, la façon dont cet acteur le disait*


où la mère souligne une justesse de l’acteur en opposition. Ce jeu de chaises musicales internes de la mère est provoqué par la présence physique de l’écrivain assis en face d’elle. Ce n’est pas sexuel, c’est chimique (ce besoin de relation amie si important dans T.B.). Après avoir fait l’éloge de ces effrayants rôles muets, elle reproche à l’auteur de mettre à ses personnages « d’épouvantables camisoles ». Elle pourrait trouver ça intéressant mais non là elle se sent trop visée, elle s’identifie avec les rôles parlants de la pièce de l’écrivain.

 

A partir de la mère comment poser le problème scénique de l’intériorité du personnage, de son paysage intérieur. les personnages parlent à l’autre mais se parlent à eux-même sauf peut-être la fille. La mère a une forme de remise   en cause     maladroite de sa vie,   va-t-on assister à ce qu’elle prenne le chemin opposé alors que son destin de personnage parait la figer dans la reproduction ?

 

Dans ETE d’E. BOND que nous avons monté, l’acteur s’adresse directement au public qui a pris la place des morts et par là même montre sa propre prise de position. Dans AU BUT, il s’agit de montrer l’impossibilité d’être ensemble malgré sa nécessité. L’espace intime doit envahir la scène non par je ne sais quel égocentrisme des personnages ou de l’acteur, mais par la nécessité de l’interrogation récurrente qui résiste alors à l’état de nature, l’état des choses données et reconstruit complètement celui-ci.

 

L’aller-retour entre l’intérieur et l’extérieur, la comédie et la tragédie doit être favorisé par un dispositif de jeu installant un hors scène à vue du public : il permet une adresse à ce dernier mais en même temps de prendre les mille et une façettes de ce grand jeu de rôle autour du théâtre à la fois par sa mise en abyme et une certaine mise à plat. Ainsi le dialogue par les rythmes peut se faire entre les trois acteurs, se situant soit dans « la scène », dans le hors scène à vue ou dans le passage de l’une à l’autre, la scénographie de Denis Charpin permettant cette perception.

 

Le deuxième espace au bord de la mer n’est pas le même pour les trois. La mère le voit grand par rapport à son appartement, elle ne s’y déplace pas pareil. Mais ses tornades internes peuvent lui faire reprendre la même démarche dans l’appartement et dans la maison au bord de la mer. L’écrivain serait le plus stable par rapport à l’espace puisqu’il joue la figure de l’étranger, de façon comique il n’ose pas s’asseoir. C’est quelqu’un qui a fui, il est maintenant complètement dans la réalisation de cette fuite. Immobile et debout, il se voit en train de courrir et seul l’inconnaissable représenté par ces deux femmes lui permet de faire un bilan de sa vie avec cette note d’humour, c’est le plus jeune des deux qui a le discours du sage. Il a réussi comme dit la fille, il voulait simplement que tout se passe bien, c’est allé au-delà, c’est une forme de mort. Il va jouer cette mort en se mettant un masque. D’ailleurs tout ce qui est récit dans cette pièce produit de la transformation chez l’acteur, chez les autres.

 « Sauve qui peut » ... Sauve qui peut sa vie, c’est bien le message politique que nous donne T.B. Se sauver de l’état du monde, sa violence et sa bêtise, se sauver aussi par la littérature en posant l’imperfection comme loi artistique.

 

J’ai toujours trouvé la nature inquiétante*.

 

Sans doute celle-ci ayant été maintes fois une idéalité de l’esprit nazi. La recomposition de l’ordre naturel par l’esprit, c’est la première lutte politique pour la reconnaissance de l’humain ... La littérature quoi !

 

 

 


Michel DUCROS           Octobre 2001